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Sympathy for the Devil : rencontre avec William Friedkin, troisième partie

Troisième partie de notreinterview avec William Friedkin, en promo pour le formidable Killer Joe. Où Friedkin parle de la théorie de l’auteur, de Samuel Beckett et d’Henri-Georges Clouzot. 

 

Vous avez récemment déclaré que le réalisateur n’était pas important dans la fabrication d’un film.

W. F. : Vous êtes simplement le coordinateur. L’histoire est primordiale, comme les personnages et les acteurs. En tant que réalisateur, je n’ai qu’à créer une ambiance agréable pour les acteurs et les techniciens s ‘épanouissent et soient créatifs. Si vous avez raté votre casting, votre film ne fonctionnera pas, quel que soit le réalisateur. 

 

Etes-vous un auteur ?

W. F. : (il se marre). Marc, je ne me considère pas comme un auteur, je laisse cela aux autres, cela n’a aucune espèce d’importance. Cette idée d’André Bazin, que le réalisateur est l’auteur du film est très intéressante, mais qu’est-ce que cela veut dire, qui s’en soucie ? Si j’aime un roman, je me fous de son auteur. Je n’aimerais peut-être pas son prochain livre. Pour moi, il n’y a que l’histoire et les personnages. Bazin a beaucoup fait pour la reconnaissance du réalisateur (rires).Mais je vous garantis que les pionniers du cinéma, les premiers réalisateurs américains ou français ne se considéraient pas comme des auteurs. Ils faisaient leur job, ils mettaient en scène, tout simplement.

 

« En 45 ans, je n'ai trouvé que 16 histoires à raconter au public »

Vous avez eu 77 ans hier. Bon anniversaire ! Qu’est-ce qui vous pousse encore à tourner ?

W. F. : Si j’aime une histoire, je la tourne, pour le cinéma ou la télé. Je ne fais rien pour l’argent, il faut que je sois motivé, que j’ai envie de raconter une histoire aux spectateurs. Je n’ai fait que 16 longs-métrages en 45 ans. En 45 ans, je n’ai trouvé que 16 histoires à raconter au public. Et je n’ai sûrement pas envie de me répéter. 

 

Vous avez des films que vous préférez ?

W. F. : Marc, je ne pense pas de cette façon. Certains de mes films ont eu du succès, d’autres pas du tout. Je ne peux m’empêcher de penser à la phrase de Samuel Beckett : « Essaie à nouveau. Echoue à nouveau. Echoue mieux (fail better) » (rires). C’est vraiment le fond de ma pensée. La prochaine fois, je ferai moins pire. Par rapport à mon exigence, à ce que j’avais en tête, j’ai toujours raté ce que je voulais faire. Le mieux que je puisse faire, c’est de faire moins pire la prochaine fois (rires).

 

Vous vous impliquez comme personne dans l’édition de vos films en Blu ray pourquoi ? 

W. F. : C’est le meilleur procédé, c’est mieux que le 35 mm, d’ailleurs, je tourne maintenant en haute définition Avec le numérique, il n’y a pas de rayures, de poussières, c’est la perfection. Je n’ai jamais eu une copie 35 satisfaisante, elles étaient toujours abîmées, rayées, trop bleues, trop vertes… Avec le numérique, je contrôle parfaitement la densité, la colorimétrie, la luminosité. Et vous avez sur votre télé HD ce que j’avais dans mon viseur quand je tournais. Oubliez la copie 35 deFrench Connection ou le souvenir que vous en aviez, l’image que je voulais il y a plus de 40, c’est celle du Blu Ray. 

 

Quel sera votre prochaine réédition ? 

W. F. : Je travaille actuellement sur une nouvelle sortie de Sorcerer

 

Vous êtes un grand cinéphile. Quel est votre premier souvenir cinématographique ?

W. F. : None But The Lonely Heart (film de 1944, avec Cary Grant, NDR), au Pantheon Theatre de Chicago. J’avais quatre ans et quand les lumières se sont éteintes, j’ai commencé à hurler. Nous sommes sortis de la salle et je ne suis pas retourné au cinéma avant des années…

 

 

Nouvelle vague

Le film de votre vie ?

W. F. : Citizen Kane d’Orson Welles, le film qui m’a donné envie de faire ce métier. Un chef-d’œuvre que j’ai visionné à 20 ans. Puis j’ai découvert les réalisateurs français des années 50-60. Henri-Georges Clouzot et son formidable Salaire de la peur, Alain Resnais, Jean-Pierre Melville dont j’aime par-dessus tout Le Samouraï, Truffaut, Godard, Rivette… A l’époque, j’ai vu absolument tous les films de la Nouvelle vague.

 

Mais comment faisiez-vous pour voir ces films ?

W. F. : Tous ces films étaient très populaires aux Etats-Unis. Les films de Godard, Fellini, Resnais passaient en salles, dans tout le pays. J’ai grandi à Chicago et il y avait quatre ou cinq cinémas réservés aux films étrangers. Et ces salles étaient pleines à craquer. 

 

Et maintenant ?

W. F. : On ne voit plus de films étrangers ou de classiques ici. Ou alors dans les musées. Le public a changé. Maintenant, les jeunes regardent les films sur leurs téléphones. Les classiques dont je vous parle nécessitent concentration et réflexion. Et je pense que les jeunes spectateurs en sont incapables. Ils regardent les films sans faire vraiment attention. D’ailleurs, tous ces films - avec leurs effets spéciaux en 3D et leurs histoires pour enfants - nécessitent-ils qu’on les regarde attentivement ?

 

« Clouzot est aussi important qu'Hitchcock »

Quels sont vos cinéastes préférés ?

W. F. : Joseph L. Mankiewicz : EveLa Comtesse aux pieds nus… En fait, quasiment tous ses films, sauf Cléopâtre (rires). Et puis Rossellini, Fellini, les premiers Bertolucci et Antonioni : L’EclipseLe Désert rougeBlow upL’Avventura. Un des plus grands réalisateurs qui soit. Au Japon, Akira Kurosawa et Kaneto Shindô (Onibaba) m’ont beaucoup impressionné. J’aimais les comédies musicales de Stanley Donen, Vincente Minnelli, les premiers Kubrick. Et bien sûr Alfred Hitchcock. Je place au-dessus de tout PsychoseSueurs froidesLa Mort aux trousses. Je l’ai rencontré à Hollywood quand j’ai tourné le dernier épisode d’Alfred Hitchcock présente. Mais je pense que Clouzot est aussi important qu’Hitchcock. Il faut revoir ses films ! 

 

A propos de Clouzot, l’avez-vous rencontré quand vous prépariez Sorcerer ?

W. F. : Je l’ai rencontré à Paris en 1974, quand je faisais la promo de L’Exorciste… Un dîner avait été organisé au Fouquet's avec François Truffaut, Claude Berri et bien sûr Clouzot. Je lui ai demandé le secret de la réussite du Salaire de la peur. Il m’a simplement répondu, en souriant : « les détails.»  Si un jour, à mes yeux, je tourne un film aussi bon que Les Diaboliques, alors j'arrêterai… Mais j'en suis loin, si loin de l'objectif que je me suis fixé en tant que réalisateur, que je continue