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« La culture rock a toujours été liée à une remise en cause de l’ordre établi »

 

Nouveaux venus sur la scène française, The Angry Cats jouent un «rockabillybertaire» sans concession, avec une énergie et une radicalité nées de leur conviction que le rock’n’roll doit «mettre en pratique des principes de liberté, d’égalité et de solidarité »: entretien au long cours avec Fred Alpi, chanteur et guitariste, avant l’important concert parisien du 2 février au New Morning.

 

 

Peux-tu faire une rapide présentation du groupe et de ses membres?

 

Fred Alpi : The Angry Cats, c’est un rock’n’roll trio composé de Tom Decaestecker à la basse, Chris Gianorsi à la batterie et moi-même, Fred Alpi, au chant et à la guitare (1).

 

Quelle a été ta trajectoire musicale?

 

F.A. : Mon parcours musical commence avec le punk-rock et la new wave, à Amiens, puis la musique industrielle à Bruxelles et à Berlin. En venant m’installer à Paris, j’ai pendant 5 ans chanté les classiques de la chanson française dans le métro avant d’écrire et composer mes propres chansons, en français, sur une base de blues électrique ou acoustique. Ça a donné quatre albums jusqu’ici, le plus récent étant sorti en 2011. J’ai également de nouveau fait une incursion dans le punk-rock, comme guitariste, entre 2004 et 2008. Parallèlement à cela, j’ai eu envie de monter un trio de rockabilly, cherchant à retrouver toutes les sensations musicales que j’ai pu éprouver dans ma vie. Cela peut paraître paradoxal, mais le rockabilly, s’il n’est pas joué de façon académique, rend cela possible. C’est ainsi que sont nés The Angry Cats.

 

Tu viens du punk-rock: qu’est-ce qui t’a amené à jouer désormais du rockabilly?

 

F.A. : Le plus intéressant musicalement dans le punk-rock, c’est son énergie et sa spontanéité, et c’est ce que je veux en retenir en plus de la révolte qu’il porte en lui. Mais c’est un style qui est techniquement très limité, et dans lequel un guitariste qui aime vraiment jouer de la guitare s’ennuie assez rapidement. Le défoulement que le punk-rock procure est très jubilatoire, et je l’éprouve encore aujourd’hui, quelle que soit la musique que je joue. Mais il m’a toujours semblé insuffisant par rapport à mes envies musicales, et c’est pour cela que je me suis intéressé à d’autres styles. J’écoute du rockabilly depuis toujours, grâce aux Stray Cats notamment, qui ont su lorsqu’ils sont apparus créer des ponts entre les jeunes punks que nous étions et le rockabilly. Mais je n’avais pas imaginé en jouer un jour, ça me semblait techniquement trop compliqué. Puis je me suis mis à travailler sérieusement la guitare il y a une dizaine d’années, plusieurs heures par jour, et ça commence à porter ses fruits. C’est une démarche que les musiciens issus de la scène punk ont rarement, et qui fait que la plupart arrête la musique à la trentaine, quand, en plus de leur dilettantisme, les cris de révolte radicale de leurs textes sont en contradiction trop caricaturale avec la réalité d’une vie le plus souvent bien conforme à l’ordre établi, et qu’ils sont devenus ceux qu’ils méprisaient quand ils avaient vingt ans. Contrairement à ce qu’il prétend, le punk-rock n’est que rarement « working-class », et est le plus souvent joué par des gens issus de la petite bourgeoisie blanche et urbaine. Il y a de ce fait des « toujours » et des « jamais » qui prêtent à sourire quelques années plus tard, au vu de l’engouement de nombre de rebelles provisoires pour les « délices » de la société capitaliste dans ce qu’elle a de plus soumis à l’accumulation matérielle, ou à la sécurité fade d’une vie de salarié servile. C’est pour cela que j’ai beaucoup de respect pour celles et ceux qui, loin des postures qui ne mènent qu’à l’imposture, continuent à jouer beaucoup de musique tout au long de leur existence, parce que je sais les choix courageux de vie, la constance et la persévérance que ça implique.

 

 

Quelles sont vos influences au sein de The Angry Cats?

 

F.A. : Nos influences viennent aussi bien des grands classiques du rockabilly, de la country et du blues que du hard rock, du punk-rock, du ska et de la musique industrielle, c’est-à-dire toutes les musiques que les membres du trio ont pu jouer ou écouter au cours de leur vie. Citons par exemple The Stray Cats, Johnny Cash, Chuck Berry, Elvis Presley, Johnny Burnette, Dick Dale, Eddie Cochran, mais aussi The Clash, AC/DC, Motörhead, Led Zeppelin, Jimi Hendrix, ZZ Top ou Einstürzende Neubauten. Il nous semble plus important de renouveler le style en lui intégrant d’autres atmosphères plutôt que de le reproduire de façon académique et finalement désuète. Nous tenons à jouer un rock’n’roll qui corresponde à l’époque où nous vivons, et pas à un passé mythifié.

 

Pourquoi composer et chanter en anglais, plutôt qu’en français? Est-ce qu’un tel choix induit des obligations particulières?

 

F.A. : Par son rythme, ses sonorités et ses accents toniques, l’anglais est la langue qui se prête le mieux au rock’n’roll. Le français est beaucoup plus difficile à faire swinguer, il convient beaucoup mieux à la chanson par exemple, en raison de sa précision et de sa richesse lexicale. Je dois ajouter que, parce que je suis né en Suède et que je suis radicalement internationaliste, j’ai toujours écrit en plusieurs langues (anglais, allemand, suédois et français). J’éprouve un plaisir différent et exclusif avec chacune d’entre elles. Écrire en anglais m’amène en outre à améliorer ma connaissance de la langue et de la culture anglo-saxonne, et c’est très intéressant.

 

Peux-tu nous parler de la scène rockabilly en France?

 

F.A. : La scène rockabilly française, vieillissante il y a quelques années car un peu repliée sur elle-même et sur une vision nostalgique du genre, connaît une renaissance grâce à de nouveaux et jeunes groupes, ainsi qu’un nouveau public, qui cherchent à retrouver ce qui fait l’essence de cette musique, au-delà de son folklore. Leurs cultures musicales, plus diversifiées que celles des générations précédentes, leur permettent d’apporter au rockabilly un souffle nouveau. Il faut aussi rendre hommage au travail de quelques passionnés de longue date, qui font depuis des années un véritable de transmission et d’ouverture, comme par exemple Tony Marlow et Graziella De Michele, de l’association Rockers Kulture, et Patrick Renassia, du label Rock Paradise. Les concerts qu’ils organisent et les disques qu’ils sortent permettent à des générations différentes de se rencontrer et d’échanger, parfois de façon contradictoire, mais toujours enrichissante, autour d’une passion commune. Je dois ajouter que ce qui nous plaît dans cette scène, c’est que son public est très diversifié, et très mixte en termes de sexes, d’âges, de milieux sociaux et d’origines culturelles, de façon bien plus importante que dans d’autres scènes musicales. Vue de la scène, et du public aussi sans doute, cette diversité est très enthousiasmante, car c’est dans ce monde-là que nous voulons vivre. Le concert, qui invite à la danse, seul ou à deux, permet aussi de rapprocher les uns des autres des gens qui ne se connaissent pas, de par l’ambiance à la fois chaleureuse et respectueuse qu’on trouve dans nos concerts. Pas de pogo macho d’où les femmes sont exclues par exemple : c’est important pour nous.

 

Tu as toujours été très engagé, dans tes diverses activités artistiques: est-ce  toujours le cas avec The Angry Cats?

 

F.A. : Ma vision du monde n’a pas changé, elle est toujours libertaire, et ça se ressent forcément dans les textes que j’écris, dont une partie est comme depuis toujours consacrée à exprimer des convictions et des questionnements anarchistes, antiracistes et antisexistes. Mais aussi dans le choix des lieux dans lesquels nous acceptons de jouer, ou pas, et des concerts de soutien auxquels The Angry Cats peuvent participer. L’histoire du rock’n’roll est interculturelle, il me semble important de l’assumer pour continuer à le faire vivre.

 

Comment s’articulent chez toi le militantisme et la musique? Peux-tu concevoir l’une sans l’autre?

 

F.A. : Mon militantisme a principalement été lié par la musique à la contre-culture libertaire, que ce soit en jouant de la musique, en organisant des concerts, en écrivant dans des fanzines ou en les faisant vivre, parce que cette démarche DIY (Do It Yourself) permet à la fois de mettre en pratique des principes de liberté, d’égalité et de solidarité - autant que possible dans la société dans laquelle nous vivons - et d’avoir le plaisir d’en jouir ici et maintenant. La culture rock a toujours selon moi été liée à une remise en cause de l’ordre établi, et a suscité, ou au moins accompagné, les mouvements d’émancipation culturelle, sociétale et politique des pays occidentaux. Le rockabilly a par exemple à la fois libéré les corps et la sexualité dans les années 50, mais aussi créé les liens entre la culture noire américaine et la culture blanche par exemple. Le rock incarne musicalement un esprit de révolte et de remise en questions des normes dominantes raciales, sexuelles et sociales. Le rock’n’roll sans la révolte, ce n’est que du divertissement, et même si cet aspect est important car la musique est avant tout un plaisir des sens, ce serait réducteur de le résumer uniquement à cela, en mettant de côté sa capacité à stimuler l’intelligence, la conscience, changer les mentalités, et de ce fait élaborer une vision progressiste du monde et un rapport émancipé à l’existence. Un rock’n’roll conservateur et raciste, c’est selon moi non seulement un oxymore, mais un mensonge historique.

 

Tu connais bien la scène alternative française : que peut-on en dire aujourd’hui ? 

 

F.A. : Même si quelques jeunes groupes se créent, la scène alternative actuelle n’est pas aussi active qu’elle a pu l’être il y a une dizaine d’années encore. La plupart des groupes réellement actifs existent depuis longtemps, ou sont composés de membres issus de formations anciennes. Il faut admettre que la scène attire désormais moins un public de 15/25 ans qu’elle n’a pu le faire au temps de sa splendeur. Sans doute en partie parce qu’elle ne s’est pas assez renouvelée musicalement, et qu’elle reste enfermée dans des codes et des références vieux de plus de trente ans. Mais son étiage actuel a également d’autres causes. J’ai depuis 1977 connu trois grandes vagues dans cette scène, et je l’ai chaque fois vue décliner pour les mêmes raisons : le fric, la frime et la défonce. Dès que la scène prend de l’ampleur, elle attire aussi à elle un public de poseurs qui vient surtout consommer du divertissement, sans volonté de participer concrètement. Cela éveille la cupidité de petits commerçants opportunistes, parfois issus de la scène elle-même, mais prêts aux compromissions et aux reniements les plus répugnants à la perspective de faire tinter leur tiroir-caisse. Ils gagnent de l’argent en commercialisant le spectacle de la révolte auprès d’un public, souvent jeune, naïvement en quête de maîtres à dé-penser. Vendeurs de t-shirts, patrons de bar, organisateurs de concerts et dealers deviennent ainsi les marchands du temple de la Société du Spectacle Alternatif, avec par exemple des soirées ou des concerts « de soutien » qui sont sans vergogne au seul service des promoteurs eux-mêmes. Cette imposture militante servant de caution à un activisme de façade n’est en réalité qu’un street-marketing à bon marché sans aucune traduction révolutionnaire ou contre-culturelle dans les faits. Ce bling-bling alternatif tire toujours la scène vers le bas, car celle-ci ne peut rapidement plus être créative dans un fonctionnement réel en complète contradiction avec ses valeurs. Ce processus se fait toujours avec la complaisance, voire la complicité de la police et du pouvoir, trop heureux de voir de braves petits kapos organiser de l’intérieur la destruction d’un mouvement de révolte qui pourrait prendre de l’ampleur, bien plus efficacement que les forces de répression ne pourraient le faire elles-mêmes. Les dealers ne sont par exemple – curieusement – jamais inquiétés dans les scènes alternatives, étant dans les faits les supplétifs les plus efficaces de l’ordre établi.

Heureusement, j’ai également vu chaque fois cette scène renaître, car l’alternative réclame sans cesse de se remettre en question et de se reconstruire. Toujours avec la même soif d’émancipation et d’autonomie, en fonction de l’environnement humain, social et politique, en régénération permanente. Je sais donc déjà que la prochaine vague sera enthousiasmante, elle aussi.

 

Quels sont vos projets?

 

F.A. : Nous avons beaucoup de concerts qui arrivent, et notamment celui du samedi 2 février au New Morning, pour la soirée de sortie de la compilation Rockers Kulture #4, consacrée à la nouvelle scène rockabilly française. Nous travaillons également sur de nouveaux morceaux, et préparons le tournage de deux autres clips vidéos. Le mieux reste toutefois de venir nous rencontrer en concert, c’est là que le plus important se passe. Pour en savoir plus, c’est ici : www.theangrycats.com (2).

 

 

(1)  Les photos illustrant cet entretien sont de Jean Fabien et Baldo.

(2) Facebook: www.facebook.com/TheAngryCats

You Tube: www.youtube.com/theangrycatsparis

Pour écouter le groupe: http://theangrycats.bandcamp.com/