Tweets by @Bakchich

Vous êtes ici

RÉSEAU (PAS TRES NET)

 

 

Et alors, tous se sont mis à hurler au grand retour de Big Brother… Mais qui s’excite à s’exhiber sur la toile ?

 

 

 

 

On savait qu’Obama avait de grandes oreilles, et on se doutait bien que la fin officielle de la « guerre froide » n’aurait pas conduit le renseignement américain à se recycler dans la chasse aux cocus ou la récupération de cautions, comme dans les polars peuplés d’avocats véreux et de bimbos nonchalantes. D’abord, il est assez clair que depuis un certain 11 septembre, le terrorisme pose un léger problème – mais procure un bel alibi… Reste qu’il est difficile de ne pas être curieux quand la technique ouvre agendas, boites à lettres et boudoirs avec une générosité sans précédent de la part des « victimes » !

 

Mode d’emploi illisible

 

Difficile de dire à quoi sert un truc quand en plus on ne sait pas vraiment comment ça marche. En son temps, l’inégalable Marcel Proust se délectait déjà en évoquant la magie des invisibles « demoiselles du téléphone », humbles magiciennes qui étaient capables de mettre en relation Cabourg et Paris en quelques manipulations invisibles, et charmaient, telles les Sirènes d’Ulysse, l’abonné de la ligne par leur babil si proche et si lointain, en laissant poindre le soupçon qu’après avoir noué le lien de la correspondance vocale, elles en écoutaient sournoisement, en « ironiques Furies », les contenus secrets . Depuis lors, les écoutes téléphoniques ont désintégré des ménages et abattu des Présidents (pas tous, loin s’en faut !), mais à la différence de Proust, on ne sait plus qui écoute, et on ignore si l’on peut être écouté. 

 

Il faut dire que notre cerveau s’est enrichi d’un lobe supplémentaire, fils serviable et tyrannique à la  fois de l’intelligence artificielle et de la carte mémoire, inséparable adjuvant que l’on offre maintenant aux enfants de quatre ans comme jadis une montre pour la communion et un stylo à encre à l’entrée en sixième, la première enseignant qu’il faut être à l’heure du Salut et le second que le lycée ne fournissait pas l’encre. Tous ceux qui ont eu une vie avant leur premier Atari ou Mac Intosh se souviennent à peine de ce temps-là. Ils gardent quelques manies qui font sourire leurs enfants et stupéfient leurs petits-enfants : ils font leur déclaration d’impôts par écrit et écrivent des cartes postales pour le Nouvel An. On les voit même utiliser un dictionnaire, à la dérobée.

 

Prévus pour le calcul (d’où leur nom de computers), les ordinateurs sont devenus des machines à stocker, gérer, répercuter des informations, et particulièrement nos informations: ils ne comptent plus pour nous, on compte sur eux. Il y a tout, là-dedans, notre passé, notre présent et notre avenir sous la forme de projets. Toute notre identité sociale, toute notre histoire, bien en amont de notre acquisition de l’engin, puisque l’on y entasse nos photos de familles. Il y a donc, naturellement, tous nos secrets, dont nous pensons, souvent à juste titre, qu’ils n’intéresseraient pratiquement personne, mais dont nous n’avons jamais la certitude absolue que toutes ces données sont parfaitement effaçables ou qu’elles n’ont pas migré, sans notre consentement, vers d’autres archives que les nôtres. Et nous vivons néanmoins cette incertitude avec une insouciance quelque peu fataliste : après tout, le fait de nous savoir mortels ne nous empêche pas, non plus, de vivre. 

 

 

Aux armes, computeurs !

 

Mais que serait le progrès technique sans les besoins de nos armées ? Aurions-nous des grues sur nos chantiers, si les ingénieurs militaires Romains n’avaient pas eu mission d’élever des remparts et des tours d’assaut ? Le télégraphe, si Napoléon n’avait pas demandé à Chappe de s’en occuper ? Des chirurgiens compétents, si le même n’avait pas embauché Larrey, qui amputait en moins d’une minute (sic) ? des parachutes, sans les esquisses de Léonard de Vinci au service de Ludovic Sforza? et que serait le Tour de France, si la première guerre mondiale n’avait pas popularisé les brigades vélocipédiques de pioupious bleu horizon ?

 

Donc, ce sont des militaires qui chargèrent quelques « têtes d’oeuf » du M.I.T. d’étudier ce que l’on pourrait faire pour entrer avec son ordinateur dans l’ordinateur des autres. En principe, le but était de faciliter les communications entre chercheurs travaillant pour la Défense américaine. On avait déjà trouvé que les ordinateurs pouvaient travailler ensemble à distance. On inventa un mode de communication de données « par paquets » qui contourne l’utilisation des lignes téléphoniques, sachant que l’ennemi se ferait une joie de les bousiller d’emblée. On bidouilla des centres de communication dans les grandes universités californiennes. En 1972, le « courrier électronique » est au point. Et le 1er janvier 1983, on a donné officiellement le nom d’ « internet » au système de communication électronique organisé en réseau « world wide ». Le monde est pris au filet : gros poisson. Rajoutez un w pour « web » : c’est une « toile d’araignée », parce que des liens (links) sont tissés entre les fils directeurs du réseau…

 

 

Quel « moi » pour l’avenir ? 

 

Tous ces petits détails historiques pour rappeler un fait essentiel : internet, ça a juste trente ans, pas plus, autant dire que nous ne sommes qu’au début d’un processus technologique dont il est bien difficile de prévoir le développement à venir. On spécule sur ses conséquences économiques, on reste évasif sur les mutations sociologiques qui s’ensuivront, on fait quasiment l’impasse sur l’évolution anthropologique qui est engagée. Oui, dans notre planète, on fait beaucoup plus de zoologie que d’anthropologie, tous les requins gourmands et les loups protégés vous le  diront. L’enjeu, c’est de savoir quel « humain » succèdera à l’ homo oeconomicus liberalis (vous et moi) qui anime le pantin de l’ homo communicans en lointain descendant de l’ homo sapiens. Belle question pour le bac philo, mais trop difficile à traiter en quatre heures. 

 

 

Il n’est pas indifférent en effet que notre histoire personnelle, telle qu’elle est incluse ou reconstituable dans nos data, soit aussi aisément pénétrable que les emails des membres de la Commission européenne ou les conversations entre chefs d’Etats français et italiens. On met l’accent sur ces conflits diplomatiques, mais ils sont de bonne guerre, puisque les communications sont des armes de guerre, voir supra. Mais l’abolition de nos jardins secrets est de nature à modifier à terme notre conscience de nous-mêmes, exactement comme un nouvel homme a surgi lorsque les miroirs ont été capables, enfin, de renvoyer une image très fidèle de notre visage (et même de notre nuque, si on a deux miroirs). D’où les autoportraits de Rembrandt et le cogito de Descartes, alors. Mais aujourd’hui, loin de cette concentration réflexive, on peut redouter une totale et pernicieuse dilution. 

 

 

 

Les eaux troubles de la transparence

 

Au risque de vous surprendre, je vous avouerai que les révélations du Spiegel ou de Snowden sur les infiltrations informatiques et les écoutes des grands de ce monde ou de leurs services ne me bouleversent pas. Il est même assez paradoxal qu’à une époque où, emboîtant sans plus y réfléchir le rêve fasciste d’une « cité de verre », les régimes démocratiques, sous l’aiguillon des citoyens mais pas que, rivalisent d’ardeur pour faire l’éloge de la « transparence » tous azimuts, les mêmes s’offusquent d’être sous la lunette du voyeur ou le micro de l’écouteur. On fait comme si, sous le nom de « communication », l’exhibitionnisme n’était pas devenu une activité à plein temps de tous les politiques, et une exigence quotidienne des vecteurs de l’information. La position d’un personnage public qui ne dit rien (ou dit et redit la même chose) est désormais intenable : au mieux, on en déduit qu’il ne pense rien, au pire, qu’il cache tout. La tentative de normalisation par Hollande, après le déluge exhibitionniste de Sarkozy, a eu pour l’intéressé les effets calamiteux que l’on sait : elle a fait long feu. Les médias n’ont pas de pire reproche à faire à une personne publique que de dire qu’ « il n’écrit pas une histoire» - autant dire : qu’il ne fait pas leur métier à leur place, et pour son compte.

 

Mais notre histoire ? Celle-là compte infiniment plus que les états d’âme des leaders européens, dont on connaît parfaitement les stratégies, les zizanies, les faiblesses et les limites. Certes, il y a de l’incivilité dans le comportement du Big Brother américain, mais on ne se méfie jamais assez de son grand frère (surtout quand on a besoin de lui trois fois par siècle, tout en le détestant). Pourtant,  je déteste encore plus les suggestions de Genius sur Itunes (pensez à le désactiver !), qui à partir de mes achats de musique (mais je soupçonne : pas seulement…) dressent la carte de mes goûts et préférences, et me localise grâce à mon iPhone, à la grande joie du Wall Street Journal qui décrit longuement cette merveilleuse commodité commerciale

 

De là à ce qu’on fasse la carte de mes secrets, voire ma carte du Tendre avec historique, sites remarquables et raccourcis commodes…Car en aucune manière et à aucun moment je n’ai donné mon consentement à cette agression commerciale, pas plus qu’à tous les assureurs bien informés qui, au fait de ma date de naissance, de ma situation familiale et de mon pontage en urgence,  me proposent à l’envi des « conventions obsèques »  par mail ou par courrier, histoire de me remonter le moral. Je suppose donc que Big Brother a accès non seulement à mon état civil, mais encore à mon dossier chirurgical, et je n’ai pas le temps de saisir la CNIL de cette anomalie choquante en bossant un dossier de trente pages!

 

 

Stan the Flasher, le roi du net !

 

Hélas, même cette démarche sera de plus en plus illusoire dans la mesure où le bon peuple court de lui-même pour s’offrir volontairement et sans défense à tous les regards. Un exhibitionniste a du mal à porter plainte contre le voyeur qui l’observe. Alors que tous les rigolos qui prennent leur petit orgasme onaniste sur les « réseaux sociaux » battent leur coulpe au lieu de s’offusquer des indiscrétions de facebook : par définition, facebook est fondé sur le goût pervers de ses utilisateurs pour l’indiscrétion. Et que les données ainsi recueillies soient ensuite divulguées à divers opérateurs, à prix d’or, ce n’est pas une révélation si on a pris l’instant de réfléchir une nanoseconde au « modèle économique » d’un tel réseau. Le coup de génie aura été de le baptiser « social », comme la sécu, le Contrat, et l’orchestre sympa des vieillards cubains. 

 

Si un tel réseau est « social », c’est que le mot ne veut plus rien dire – son étymologie : latin socius, « allié ». Nous revoilà dans des métaphores guerrières, les socii étant le contraire des ennemis, et c’est bien l’idée qui préside à la constitution des « sociétés » rassemblant des gens organisés de façon à éliminer les conflits entre eux. Existe-t-il une « société » des utilisateurs des « réseaux sociaux » ? Bien évidemment non, puisque la trame du réseau, ses limites, la liste de ses utilisateurs, malgré des restrictions de principe (on sait qu’elles ne ferment aucune porte), reste invisible pour le « membre » qui ne peut pratiquement pas s’extraire de cette toile d’araignée. Entrer dans la danse, c’est accepter de communiquer « à l’aveugle », il est donc assez difficile, quand on cherche ainsi ses amis, de râler lorsqu’on est pigeonné…

 

Les associations de consommateurs, les ONG, quelques ministres s’insurgent : mais tout cela est un concours de vœux pieux dont vous serez toujours perdants (sauf si facebook s’effondre en bourse au point de disparaître, mais il ressurgirait autrement). Je ne vois qu’une solution pour déjouer les pièges cumulés du business et de la National Security Agency : fabriquez-vous un « faux moi » sur les réseaux a-sociaux, faites des fautes d’orthographe pour laisser croire que vous êtes inculte et pauvre, exhibez des goûts de chiotte et inscrivez des morts au nombre de vos followers

 

Apparemment, vu le nombre de mythomanes qui s’ébrouent dans cette mare aux canards, d’autres que moi on eu l’idée…

 

 


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Bakchich !