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Suicide d'un cadre de La Poste: l’édifiant rapport d’un cabinet indépendant

En février 2013, un cadre de la direction de la communication (DirCom) de La Poste, Nicolas Choffel, victime d’un burnout, met fin à ses jours – après un arrêt maladie de plusieurs semaines. Le comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) du siège du groupe demande alors au cabinet Catéis une expertise indépendante portant notamment sur «les conditions organisationnelles (…) qui peuvent être impliquées dans l'apparition de symptômes et de troubles psycho-sociaux». Elle devra «contribuer à éclairer les conditions de travail relatives à l’élément déclenchant de cette demande» - le suicide de Nicolas Choffel – et «analyser le dispositif de prévention des risques» mis en place par La Poste «et sa capacité à prendre en compte les éventuelles situations individuelles et collectives dégradées du point de vue de la santé». Le rapport de ce cabinet, long de 138 pages, est un document instructif.

 

 

Ses auteurs commencent par rappeler que La Poste, qui «a changé de statut en mars 2010 en passant d’Administration d’Etat à Société Anonyme, se transforme en profondeur depuis une dizaine d’années afin de répondre aux nouveaux défis du marché», et que «ces évolutions ont accru le malaise social des postiers, et sont l’une des causes de la hausse du nombre de jours d’absence pour accident de service ou maladie, et – semble-t-il - de quelques cas de suicides».

La direction du groupe s’est dotée d’un «dispositif de prévention des risques» psycho-sociaux (RPS), mais il «ne rencontre pas suffisamment les besoins des postiers de la DirCom en souffrance en lien avec leur travail et son organisation», observent les experts de Catéis, qui expliquent: «Nous avons (…) repéré quatre cas où la situation du collaborateur a été portée à la connaissance de l’entreprise (...) selon des canaux variables sans que cela ne débouche sur une réponse permettant de rétablir la situation.» Résultat: les salariés «en difficulté» se tournent vers «des acteurs extérieurs à l’entreprise» - comme leur «médecin traitant» ou leur  «psychologue/psychiatre» ou leur «cercle familial et amical».

Plus généralement, «si La Poste met» de fait «en œuvre un ensemble d’actions visant la prévention des RPS, la forte ambition affichée en la matière manque encore de traduction opérationnelle au regard des risques identifiés», et les enquêteurs de Catéis ont fait le constat que cela n’était pas sans conséquences.

Pris de «démotivation», certains salariés de la DirCom souffrent en effet, écrivent-ils, de «troubles somatiques liés une hyper sollicitation: troubles physiques, troubles digestifs, fatigue». Mais aussi: de «pathologies liées à l’épuisement professionnel: burnout». Et encore: de «pathologies mentales post-traumatiques: troubles anxieux (anxiété réactionnelle), angoisse, perte de confiance en soi, peur d’aller au travail, troubles du sommeil, dépression, idées suicidaires». Ainsi: «Deux personnes ont témoigné avoir eu des idées suicidaires en lien avec leur souffrance au travail sur les 24 derniers mois.»

Dans ce contexte particulier, le décès de Nicolas Choffel a bien évidemment «beaucoup déstabilisé les équipes, individuellement et collectivement», et «l’attitude de l’entreprise a été perçue comme une volonté de minimiser voire de cacher le lien potentiel» entre cet événement et les conditions de travail du défunt.  Car, toujours selon Catéis, «la communication» de la direction de La Poste auprès des salariés a révélé «la difficulté de l’entreprise à aborder frontalement et correctement le sujet du suicide d’un collaborateur indépendamment de son éventuelle responsabilité d’employeur».  Avec l’effet qu’«au-delà du choc émotionnel lié au décès de leur collègue, il y a donc eu» chez ces postiers «un second choc lié à la façon dont leur employeur a réagi face à la situation».

 

Un «sentiment d’iniquité»

 

Dans la suite de leur rapport, les experts de Catéis relèvent «plusieurs facteurs de complexité» qui «entravent le travail» au sein de la direction de la communication. Notamment: «un manque de lisibilité voire un flou des objectifs et des périmètres d’intervention», une multiplication des «instructions et injonctions contradictoires», et un  «déficit d’information et de communication interne» - qui «provoque(nt) une forme d’instabilité du fonctionnement et demande en conséquence des efforts supplémentaires plus ou moins importants à chaque professionnel quelle que soit sa position hiérarchique» et «génèrent des situations de débordement et/ou de la fatigue (physique mais surtout psychique) et du stress».

Le rapport de Catéis y insiste: des salariés de la DirCom endurent «des discours discordants» et un «manque de stabilité des décisions» doublé d’un «manque de reconnaissance individuelle». Ils éprouvent «un sentiment d’iniquité dans le traitement des équipes (logique de “favoris“ de la direction)» et   «d’infantilisation». De plus: «Au cours des trois dernières années, plusieurs situations individuelles se sont dégradées en lien, pour tout ou partie, à des pratiques managériales inadaptées voire délétères ou violentes (il s’agit ici essentiellement de violence verbale ordinaire : réflexion humiliante ou réflexion sexiste).»

Dans ces conditions, ces agents ont également «le sentiment de devoir faire face à une “dichotomie“, en particulier sur le plan de la communication interne, entre la réalité présentée et communiquée et celle vécue comme membre de l’entreprise»: ils «se retrouvent en effet souvent dans la situation de devenir porte-parole d’un discours officiel chargé de servir des objectifs internes et qui doit attester de la qualité de vie au travail, du changement positif... Ils doivent ainsi prêcher la bonne parole. Ce processus les conduit à reconstruire des descriptions du travail et de son organisation qui travestissent la réalité - leur réalité -, et sont, pour partie inexactes. Même s’ils ne sont pas dupes et sont capables de décoder les messages qu’ils construisent, ce qui pose problème c’est le fait d’apporter sa contribution à des activités qui sont contraires à leur identité professionnelle et leurs valeurs professionnelles ».

 

Des «facteurs de risque particulièrement exposants»

 

Nicolas Choffel, qui avait notamment la charge, au sein de la DirCom, des publications à destination des «cadres et managers» de La Poste, était unanimement «reconnu pour son expertise et ses exigences en terme de qualité de travail», expliquent ensuite les auteurs du rapport de Catéis – avant d’observer que sa «situation professionnelle» a été «marquée au cours des six derniers mois de sa carrière professionnelle par l’accumulation de facteurs de risques particulièrement exposants pour lui».

Du point de vue de «sa hiérarchie», son évolution au sein de l’entreprise, marquée par un accroissement de sa charge de travail, ne présentait «aucun risque au regard de ce qu’il avait démontré dans ses fonctions de manager». Mais pour «beaucoup» de ses collègues qui avaient fait le constat d’une «dégradation» de son «état de santé» – et dont Catéis a recueilli les témoignages (anonymes) –, cette «évolution n’a pas été accompagnée et/ou trop hâtive». L’un de ses collaborateurs directs raconte: «En janvier, N. n’allait pas bien du tout, était irritable.» Un autre ajoute: «Il soufflait et mettait sa tête entre les mains. Physiquement, ça se voyait que ça n’allait pas très bien.» Un autre encore: «On savait qu’il prenait des cachets pour déstresser depuis déjà un certain temps…»

 

«Bonne volonté»

 

Nicolas Choffel a mis fin à ses jours le 25 février 2013, chez lui, après un arrêt maladie de plusieurs semaines - durant lequel il a été, explique sa veuve, Ilma Choffel de Witte, «continuellement sollicité par La Poste»: il recevait quotidiennement «plusieurs dizaines de mails urgents à traiter. Le jour de son décès, il avait reçu plus de cinquante mails sur son Smartphone de fonction.»

Le 22 septembre dernier, Ilma Choffel de Witte, apprenant que le rapport des experts de Catéis avait été remis à La Poste – plongeant sa direction, selon plusieurs sources syndicales, dans une certaine «fébrilité» -  a fait une lettre au président du groupe, pour lui demander officiellement de le lui communiquer: «Le fait d’accéder favorablement à ma requête manifesterait à mes yeux non seulement une prise de conscience de l’existence du burnout au sein du Groupe La Poste mais aussi un geste de bonne volonté en mémoire de mon mari bien aimé Nicolas Choffel», lui écrivait-elle.

Les membres du CHSCT ont décidé, après s’être concertés, qu’une copie du rapport serait remise à Ilma Choffel de Witte – expurgée toutefois des témoignages individuels, anonymes, des salariés de la DirCom. Au jour où ces lignes sont écrites: elle ne l’a toujours pas reçue.