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Islamophobie: un mot pour «mettre en lumière un racisme latent»

Publié par G Groupe X Bakchich

Tous les ans, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) dénonce, dans des rapports sur la lutte contre le racisme dont le moins qui se puisse dire est que la presse et les médias dominants ne les survalorisent pas, de nouvelles aggravations, dans la France des années 2000, des ressentiments antimusulmans – et constate qu’ils se nourrissent notamment des proférations où des politiciens décomplexés flattent les instincts islamophobes de leurs clientèles.

Et précisément : dans son nouveau rapport, qui vient tout juste d’être publié (1) – et qui porte donc sur l’année 2013 -, la CNCDH explique avoir «ressenti la nécessité» d’organiser «en son sein un débat sur le sens et l’usage» du «mot “islamophobie“», dont elle fait un compte-rendu édifiant, pour ce qu’il dit, notamment, de «l’instrumentalisation» qui est régulièrement faite de ce terme, à la fin, certaines fois, de le «discréditer»

Dans leur restitution des discussions internes (et «parfois passionnées») auxquelles ce débat a donné lieu, les auteurs de ce rapport rappellent d’abord que «la première utilisation» du mot «islamophobie» a ainsi «été attribuée à des mollahs iraniens», qui «en auraient fait un instrument de censure contre toute critique de la religion musulmane» : cette «thèse», rappelle la CNCDH, a par exemple «été avancée» , dans un article écrit avec Fiammetta Venner et publié en 2003 (2), par l’éditocrate Caroline Fourest – dont Manuel Valls goûte fort l'expertise -, puis «diffusée entre autres» par l’essayiste Pascal Bruckner en 2010.

Une thèse fausse et mensongère

Problème : elle est fausse, et mensongère. «D’abord parce que, curieusement, l’équivalent» de ce mot prétendument inventé à Téhéran «n’existe ni en persan, ni en arabe». Mais aussi, et «surtout, parce que» ses «premières occurrences se retrouvent» dès le tout «début du XXe siècle» (3) dans «les travaux d’un groupe d’administrateurs-ethnologues français spécialisés dans l’Afrique: Alain Quellien, Maurice Delafosse et Paul Marty». De sorte qu’il est «en fait», contrairement à ce qu’ont soutenu Caroline Fourest et ses disciples, qui lui ont donc attribué au mépris de la réalité une «origine iranienne» récente, «une construction française», et déjà ancienne (4).

La CNCDH observe ensuite que, depuis qu’une organisation antiraciste britannique l’a pour la première utilisé, dans les années 1990, pour dénoncer un « phénomène de stigmatisation grandissant à l’encontre non plus du colonisé, mais de l’immigré musulman vivant sur le territoire européen» : ce «terme, “islamophobie“», a largement «investi le langage courant sous une acception nouvelle». Il est d’ailleurs «entré dans le dictionnaire» : Le Petit Robert «le définit» depuis 2006 «comme recouvrant “une forme particulière de racisme dirigé contre l’islam et les musulmans, qui se manifeste en France par des actes de malveillance et une discrimination ethnique contre les immigrés maghrébins“» - cependant que Le Grand Larousse «le décrit» en 2014 «comme une «hostilité envers l’islam, les musulmans“». Plus généralement: «Il n’est désormais plus rare de le retrouver non seulement dans la presse française ou étrangère mais aussi au sein des institutions et des organisations internationales de lutte contre les discriminations, pour désigner un phénomène de société de stigmatisation à l’encontre de l’islam et des musulmans.»

Pour autant, ce mot reste, à plus d’un titre, «imparfait» : il ne doit plus être «disqualifié», mais «réclame néanmoins une définition précise permettant d’en éviter un usage impropre et instrumentalisé».

«Repousser les limites de ce qui est légalement dicible»

Car en effet, et toujours selon la CNCDH, «le racisme a subi un profond changement de paradigme dans les années post-coloniales», qui ont marquées par «un glissement d’un racisme» plus spécialement biologique «vers un racisme culturel» - avec le résultat, notamment, que «le terme d’“islamophobie“» est désormais «utilisé par les groupes politiques pour fédérer un électorat plus large et revendiquer le droit d’exprimer sa détestation de la religion musulmane et du musulman» (5). Selon cette rhétorique – largement répandue aussi dans l’éditocratie (6) -, «l’islamophobie relèverait de la liberté d’opinion et d’expression, et, à ce titre, les manifestations de haine qu’elle inspirerait, que ce soit à l’encontre du culte musulman ou de ses croyants, ne sauraient tomber sous le coup de la loi pénale», observent les auteurs du rapport, qui relèvent également que, «suivant ce dangereux raisonnement, l’agression d’une femme voilée ne serait qu’un acte de militantisme contre une pratique jugée comme une forme d’oppression à l’égard des femmes».

En somme – c’est l’un des aspects de son imperfection : le mot «islamophobie», dévoyé par des démagogues, leur «permettrait de repousser les limites de ce qui est légalement dicible » et de « franchir le pas de la simple critique pour insuffler, de façon implicite ou ouvertement assumée, un appel à la haine» (7).

Mais pour autant, et c’est bien évidemment l’enseignement le plus important de ce long développement : la CNCDH considère que ce vocable «présente de nombreux atouts dans la perspective de la lutte contre les discriminations» - dont les moindres ne sont pas que son «fort potentiel évocateur rend visible un phénomène grave», et qu’il «vient mettre en lumière un racisme latent, qui se veut imperceptible, caché sous les dehors acceptables de la liberté d’expression». Puis d’insister : «Si cette terminologie a investi progressivement et de manière importante le langage courant et institutionnel, c’est bien pour reconnaître l’acuité de cette hostilité grandissante et fortement ressentie, construisant un “problème musulman“ en France.» Puis de conclure : «C’est pourquoi, sans pour autant faire fi des impropriétés sémantiques ni occulter les risques d’instrumentalisation, (la Commission) a pris pour parti de désigner par le terme “islamophobie“ ce phénomène rampant, dangereux, qui menace le “vivre ensemble“ et appelle à toutes les vigilances.»

Par cette dernière considération, l’usage d’un mot que tant de prosateurs appointés au bris des «tabous» ont voulu interdire – peut-être parce qu’il jette une lumière très crue sur la nature de leurs névroses – reçoit l’onction explicite d’une institution qui a longtemps préféré s’abstenir  d’en user, et cela constitue, à n’en pas douter, un moment important, dans une époque où l’inclination dominante serait plutôt à la promotion des semeurs de discorde(s) : l’on espère que le Premier ministre et ses clercs de proximité sauront s’en consoler.

(1) Et sur lequel Bakchich reviendra prochainement.

(2) Le site Al-Kanz a révélé que cet article avait ensuite été - discrètement - expurgé, après la révélation qu'il était totalement inexact, du passage attribuant aux «mollahs iraniens» la paternité du mot «islamophobie». Mais c'est bien à sa version originelle que se réfère la CNCDH.

(3) Et dans une époque, par conséquent, où le futur ayatollah Rouhollah Khomeini était encore un tout petit enfant.

(4) Comme l'ont aussi relevé Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed dans leur livre: Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le «problème musulman».

(5) Cependant que de manière «plus inquiétante encore, une certaine frange radicale franchit le pas du discours aux actes».

(6) On se rappelle, par exemple, que Claude Imbert, fondateur de l'hebdomadaire Le Point, a publiquement déclaré, en octobre 2003 : «Je suis un peu islamophobe, ça ne me gêne pas de le dire. J'ai le droit de penser que l'islam - je dis bien l'islam, je ne parle même pas des islamistes - apporte une certaine débilité qui, en effet, me rend islamophobe.»

(7) La CNCDH écrit aussi qu’«à l’opposé, le terme “islamophobie“ a également fait l’objet d’une instrumentalisation par des tenants de l’islamisme radical à des fins tout aussi liberticides», puis que «le mot a enfin pu faire l’objet d’une instrumentalisation victimaire, suscitant de part et d’autre des revendications communautaires», et qu’ «une concurrence s’est ainsi engagée entre les tenants de la spécificité du terme “antisémitisme“ et ceux qui considèrent que le phénomène de stigmatisation grandissant à l’encontre des musulmans mérite tout autant son vocable».

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