Ch
Logo

Les Clinton jouent la carte raciale contre Obama

Publié par G Groupe X Bakchich

« J’ai trouvé ma voix ». Voilà ce que déclarait Hillary Clinton le soir de sa victoire à la primaire du New Hampshire. Dans les jours qui ont suivi, nombreux étaient les commentateurs à trouver qu’à l’approche de la primaire de Caroline du Sud, cette voix n’était pas la sienne. Mais plutôt celle de Bill Clinton.

Et c’est une voix bien moche. Hillary s’est servi de son mari comme d’un pitbull. Intarissable, l’ex-président n’a eu de cesse d’attaquer Barack Obama sur des critères très personnels, en jouant la « carte raciale ». A chaque fois (ou presque) que Bill ouvrait la bouche, il en dégoulinait des phrases destinées à convaincre l’électorat qu’Obama n’était que le candidat des Noirs. Bill s’est aussi montré condescendant : pour lui, Obama était un “kid” (« un môme ») pas prêt de jouer dans le cour des grands. Or, les hommes politiques qui, à l’instar de Bill Clinton, viennent des Etats du “Deep South”, le Sud profond, savent instinctivement tenir des propos codés pour parler de la race noire. Mais, pour les adultes noirs, il n’y a pas plus insultant que d’être réduits à des « kids ».

Le plus moche reste toutefois ces propos de Bill Clinton devant la presse lorsqu’il a raconté que la campagne d’Obama était exactement comme celles du leader noir Jesse Jackson lorsque ce dernier a gagné la Caroline du Sud en 1984 puis en 1988. Traduction : Obama est le candidat des seuls Noirs et, s’il venait à gagner, il ne devrait sa victoire qu’à ses frères de couleur.

Avilissant, selon un ancien conseiller de Clinton

Jouer avec le racisme au détour d’une formule aussi crue a beaucoup choqué. Y compris dans le camp démocrate. Cela a été le cas pour l’ex-conseiller des Clinton à la Maison Blanche, Rahm Emmanuel, aujourd’hui membre du Congrès de Chicago. Mais aussi de l’ancien leader des Democrates au Sénat, Tom Daschle, pour qui Bill ne doit plus utiliser ce type d’arguments contre Obama. Sans, bien sûr, parler des nombreux élus noirs écoeurés par les propos de Clinton. Quant au sénateur Teddy Kennedy, il a tout simplement attrapé son téléphone pour demander à Bill de cesser ses propos.

Ces tactiques sournoises ont fini par se retourner contre leur instigateur, Bill Clinton. Voici deux exemples parmi des centaines : le plus grand quotidien populaire de l‘Etat que Hillary représente au Sénat, le New York Daily News (un million d’exemplaires), tonnait en ces termes contre Bill et Hillary le 24 janvier : ils « ont introduit la politique de la destruction personnelle dans la campagne » et « franchi la ligne de l’inacceptable » avec des « calomnies » et des « dénigrements raciaux ».

Idem pour l’ancien ministre du Travail de Bill Clinton pendant huit ans et son ex-camarade de chambre à l’université d’Oxford, l’économiste et auteur progressiste Robert Reich. Sur son blog, il a écrit un article intitulé « Bill Clinton’s Old Politics » (La Vielle Politique de Bill Clinton). Il trouvait que c’était « avilissant » pour Bill de dire « des choses manifestement fausses (comme qualifier la position anti-guerre en Irak d’Obama de ‘conte de fées’) ou d’insinuer qu’Obama injectait de la « race » dans la campagne quand c’est l’ex-Président lui-même qui le fait ».

Haut-le-coeur chez les Kennedy

Le rebondissement contre la campagne raciale des Clinton est survenu lors de la primaire de Caroline de Sud, un Etat où Hillary était largement donnée en tête par les sondages encore un mois avant le scrutin. Lors du décompte des votes, Obama l’a emporté à une écrasante majorité de 2 contre 1. Alors qu’à la veille de la primaire, les sondages prédisaient que seuls 10 % des blancs étaient prêts à voter Obama, au final, 24 % des blancs, et surtout les jeunes électeurs démocrates blancs éduqués, ont été révoltés par la sale campagne raciale de Bill Clinton.

Pire, cette même campagne a poussé la fille et le propre frère de feu le President John F. Kennedy dans le camp d’Obama. Selon ses proches, le sénateur Teddy Kennedy – qu’on appelle familièrement « Le Lion du Sénat » - était même encore plus en colère contre Bill après leur conversation telephonique : Clinton a défendu ses excès verbaux raciaux. Résultat : Teddy Kennedy et sa nièce ont publiquement annoncé que, dorénavant, ils soutiendraient Barack Obama et feraient campagne pour lui.

Lors d’un meeting avec Obama organisé à la hâte à l’American University, a Washington, et retransmis en direct à la télévision sur plusieurs chaînes, Teddy a réfuté point par point et avec passion les attaques des Clinton contre le candidat noir. Il y avait de la magie dans l’air quand Teddy, 76 ans et gardien de la flamme progressiste au sein du Parti Démocrate, a passé le flambeau à Obama. Idem lorsque la fille du président assassiné a déclaré devant une assistance en larmes que, pour la première fois, elle avait trouvé quelqu’un susceptible d’être un président qui inspire « comme mon père ».

Récidivistes Clinton

Dans les faits, les Clintons étaient prêts à perdre en Caroline du Sud à cause de leur stratégie raciale. Et pour cause ! Ils ont les yeux rivés sur le « Super Mardi » du 5 février où des primaires seront organisées dans 22 Etats. Soit dans la moitié de l’Amérique. Ces derniers jours, Bill s’est d’ailleurs calmé. Finies les allusions raciales ou les mots codés dans ses discours. Il n’en n’éprouve plus le besoin : le gros du travail de polarisation raciale, que les Clinton jugent essentielle à la victoire d’Hillary, est déja accompli. Sacrifier la Caroline du Sud à un vote noir massif (81 %) en faveur d’Obama tombait à pic pour le couple qui voulait ghéttoiser Obama et “ses” noirs avant le Super Mardi. Et ainsi dresser les blancs des classes laborieuses et les moins éduquées contre le métis de l’Illinois.

Personne ne doit s’étonner que Bill Clinton ait joué la carte raciale. C’est un récidiviste. Lors de sa première campagne présidentielle, en 1992, alors qu’il était à la traîne suite à la primaire du New Hampshire et s’était fait piéger par la presse en train de mentir sur sa liaison sexuelle avec Gennifer Flowrs, Bill a interrompu sa campagne. Direction l’Arkansas, l’Etat dont il était le gouverneur, pour signer le mandat d’éxecution de Rickey Ray Rector, un attardé mental.

Son objectif était de polariser l’attention des médias sur son geste. Le pauvre Rector était si débile et peu conscient de ce que se tramait autour de lui que, lorsque les gardiens l’ont amené vers la chaise électrique, il leur a demandé qu’ils gardent le dessert qu’il n’avait pas eu le temps de manger pour « plus tard ». Cette exécution a tellement bouleversé l’aumônier de l’établissement pénitentiaire et quelques gardiens qu’ils en ont tous démissionné.

Cette histoire cruelle et pathétique a été racontée dans le détail en 1993 par l’excellent journaliste Marshall Frady dans le magazine The New Yorker. Puisque Clinton est capable d’envoyer à la « friture » un noir pour gagner sa propre élection, il ne faut pas que les commentateurs se prétendent choqués par sa conduite en Caroline du Sud en 2008.

L’enjeu des Latinos dans le vote californien

Certes, Obama a été remis en selle (du moins temporairement) par sa large victoire dans cet Etat sudiste. D’autant que la bénédiction des Kennedy lui a fourni un sacré coup de publicité. Mais avec aussi peu de temps entre cette primaire et le Super Mardi, on ne voit guère comment Obama pourrait l’emporter. Oui, il peut gagner les Etats sudistes comme la Georgie ou l’Alabama, peuplés de nombreux noirs. Oui, il peut même gagner quelques petits caucus, comme dans le Dakota du Nord. Et puisque les primaires démocrates se déroulent avec une bonne dose de proportionelle, il peut même décrocher une partie des délégués dans de gros Etats comme la Californie, New York ou le New Jersey.

Mais, en Californie, un million de personnes ont déjà voté par correspondance depuis le 7 janvier, au moment où Hillary caracolait loin devant Obama sur la côte Ouest. Qui plus est, le vote latino y est déterminant. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Obama y a envoyé cette semaine Teddy Kennedy faire campagne parmi les Mexicains-Americains qui vénèrent tant la famille Kennedy à cause de l’assassinat de Robert, défenseur de Cesar Chavez et de son syndicat des travailleurs saisonniers qui s’usait à récolter les fruits de la Californie pour trois francs six sous. Un abîme sépare les latinos des blacks. Je doute qu’Obama ait assez de temps pour créer des ponts entre les deux communautés : dans le caucus du Nevada, 4 Latino sur 5 ont voté contre lui.

De plus, le Sénateur John Edwards, qui a fait campagne sur le thème de la paupérisation croissante des couches populaires, a mis fin à sa candidature mercredi. Ce qui devrait arranger Hillary pour le Super Mardi. Les discours diaphanes d’Obama, avec leurs espoirs poétiques mais vagues, ne passent pas, en effet, chez les travailleurs blancs qui soutenaient Edwards. Surtout en pleine crise économique qui affecte leurs portefeuilles. Et dans un contexte où la polarisation raciale attisée par les manoeuvres cyniques des Clinton les touchent aussi. Rendez-vous le 5 février…

Doug Ireland

Mots-clefs : , , , , ,

Publié dans la catégorie International
Sur le même sujet
Small jpg ted kennedy 0 Ted, le dernier des Kennedy 0
26 août 2009 Article publié le 31 mai 2008 Le 18 mai, l’Amérique a retenu son souffle. « Teddy Is Dying », Ted...
Teddy, le dernier des Kennedy 0
31 mai 2008 Le 18 mai, l’Amérique a retenu son souffle. « Teddy Is Dying », Teddy est mourant, titrait en Une...
Small jpg hillary 3 Hillary Clinton mauvaise perdante 0
5 juin 2008 Hillary Clinton a terminé sa course pour la Maison-Blanche comme elle l’a commencée : dans l’arro...
Small jpg jpg hillary ee1bc Barack Obama, les Démocrates à la pelle et à la peine 0
29 août 2008 Le Parti démocrate a gaspillé les premiers deux jours — ou plutôt nuits — de sa convention qui a ...
La campagne américaine prend une sale tournure 0
17 janvier 2008 Las Vegas, dans le Nevada, est la capitale de la boxe. Mais le 15 janvier dernier, le énième déba...