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Malgré une balle de M16, il Bourget encore

Publié par G Groupe X Bakchich

Les grands blessés ont souvent la côte. Bon, à condition qu’ils survivent. Mais une certaine aura les entoure, le charme de la cicatrice, le grand frisson du revenant, etc… Et chez les journalistes, qui n’ont pas l’ego dans leur poche, osons l’avouer, passer par l’étape blessure sur l’autel de l’information libre et démocratique est un must. Enfin, si l’on choisit bien la balle qui vous traverse. Et là, un choix à éviter de façon drastique, la balle israélienne.

Pour avoir ignoré ce simple précepte, notre ami (et éminent membre du comité éditorial de Bakchich) Jacques-Marie Bourget n’a pas eu droit à sa statue de commandeur de l’ordre de la plume. Rageant. D’autant plus qu’il y avait mis du sien, 5 litres de sang goulûment transfusés en octobre 2000 à l’hôpital de Ramallah.

Aussi, être journaliste et se balader à Ramallah, en octobre 2000, en plein Intifada, sur un terrain vague, on a pas idée. Pourquoi pas chercher à faire de l’information aussi. Enfin.

Jacques-Marie Bourget a croisé le chemin d'une balle israélienne

Ce limpide jour du 21 octobre 2000, Jacques-Marie et le photographe qui l’accompagne Thierry Esch, se dégourdissent les jambes en parcourant un terrain vague de Ramallah. Au loin, une colonie juive, protégée par l’armée israélienne et asticotée à jets de pierre par des gamins palestiniens. Scène classique. Pas de quoi brûler un keffieh. L’Etat-Major de Tsahal, logé au City Inn Hotel, est tout proche. Scribouillards mais pas téméraires, Bourget et Esch s’abritent dans une casemate, un petit réseau de murs, hors champs et assez protégé de l’escarmouche. Sauf à ce qu’un tir délibéré d’un soldat taquin de Tsahal vienne leur chatouiller les oreilles. En fait, les jeunes bidasses israéliens sont très taquins et leur prend plutôt l’idée de chatouiller les côtes de Jacques-Marie. Une balle venue du City Inn Hotel justement. Le temps de se rendre compte que son poumon était touché, et le camarade reporter pique un somme que d’aucuns appellent coma…

Et Chirac décrocha son téléphone…

Un brin affolés par l’état du patient, les médecins de l’hôpital l’envoient sur la route de l’hôpital de Jérusalem. Mais décidément fort taquin, ou tellement désireux de faire de Jacques-Marie un martyr de la presse, les autorités israéliennes refusent le passage de l’ambulance. L’arrivée sur place de Denis Pietton, consul général de France à Jérusalem n’y fera pas grand-chose, ni la présence du Docteur Desnante de Médecin du Monde. Le blessé reste en Palestine… « Si nous n’opérons pas maintenant, M. Bourget sera mort dans un quart d’heure », préviennent bien gentiment les médecins de Ramallah.

Ci fait, décide prestement le consul. Gourmand donc, Jacques-Marie aspire 5 litre de sang musulman et entr’aperçoit la lumière. Avant de revenir à lui. Bien lui en a pris, ses palpitantes aventures ne sont pas finies.

Cette fois, c’est vers la France que les médecins cherchent à le renvoyer. Une expulsion médicale à laquelle les gradés israéliens rechignent encore, ils s’amusent tellement avec Bourget. Dans un premier temps, l’accès de son ambulance à l’aéroport est refusé. Heureusement, un coup de fil venu de Chine débloque la situation, Jacques Chirac lui-même fait pression pour que le transfert ait lieu. Un « Go back to my plane » spécial pour Jacques-Marie, qui arrive en France le 23 octobre. Et dès potron-minet, il découvre le bel hôpital Beaujon à Paris. Un entre d’autres, puisque la facétieuse balle de M-16 a un peu gigoté sur le côté gauche de notre bonhomme.

« Atteinte au plexus brachial gauche avec déficit partiel d’extension et de flexion des doigts et paresthésies de la main gauche », disent les toubibs. En résumé, le bras et la main gauche bougent mal. Bilan clair des dégâts. « Atteinte irréversible du lobe supérieur gauche du poumon (…) Multiples fractures et atteinte nerveuse laissent là aussi un handicap irréversible », assortie « d’une douleur permanente ».

Moult opérations plus tard, Jacques-Marie reprend le travail le 27 octobre 2002.

Non sans avoir, un brin rancunier, déposé une plainte contre X pour homicide volontaire en 2001 au tribunal de grande instance de Paris.

Mais le bougre s’acharne

Pourtant, le gouvernement israélien a déjà donné sa version des faits, après un article du Canard enchaîné du 29 novembre 2000 « les faits de guerre dont Israël ne se vante pas ». « Basée sur des sources anonymes et douteuses, la fausseté des informations sur l’évacuation de M. Jacques-Marie Bourget, reporter à Paris-Match, est particulièrement désolante », écrit au palmipède, le porte-parole de l’ambassade israélienne à Paris. D’abord, selon le diplomate, parce que les conclusions provisoires de l’enquête estiment « qu’il ne semble pas probable, d’après le lieu où il se situait, que M. Bourget ait été atteint par des tirs israéliens ». Et la grande qualité des snipers de Tsahal alors ?

Ensuite parce que « tous les efforts nécessaires au bon déroulement de l’évacuation de M. Bourget ont été déployés ». Charmante analyse. Preuve de bonne volonté, « l’armée a demandé à M. Bourget de bien vouloir lui transmettre les résultats de l’intervention médicale, ainsi que l’analyse balistique afin d’identifier l’origine de la balle ». Le tout rédigé avec une formidable célérité, dès le 4 décembre 2000. Le seul moment où l’affaire n’a pas traîné, en France ou en Israël.

Depuis 2000, bien entendu, un expert a clairement identifié le projectile. Une munition « Samson.223 Remington 5.56 fabriqué par IMI-Israël », qu’apprécieront les connaisseurs. Pas suffisant pour faire avancer le dossier.

Sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères, le fonds d’indemnisation des actes de terrorisme et d’autres infractions botte joliment en touche en 2003. Certes, concède l’organisme, le journaliste a été « gravement blessé par un tir de l’armée israélienne ». Pas de chance, il frappe à la mauvaise porte. Les « faits sont imputables à un soldat (…) Agissant dans le cadre d’une mission de sécurité et de maintien de l’ordre »– une bonne définition du tir au pigeon de journaliste –, aussi, mieux vaut s’adresser directement aux « autorités israéliennes compétentes ». À l’interprétation des faits un peu différente et à vrai dire peu empressées à collaborer.

Quatre ans après le dépôt de sa plainte au tribunal de Paris, le juge Ganascia, qui a repris le dossier, s’amuse à envoyer une commission rogatoire internationale en Israël. Le 27 avril dernier, Bourget a pu souffler la troisième bougie de la demande, qui n’a toujours pas été exécutée par une justice israélienne revêche.

Et ce, malgré la convention européenne d’entraide judiciaire en matière pénale du 20 avril 1959 qu’a ratifié Israël. Bien peu pesante, en fait.

L’obstacle du secret défense

Le ministère des Affaires Etrangères français a dû s’y prendre à deux fois pour l’expliquer à Jacques-Marie. En 2006, devant son entêtement à demander des comptes, le Quai d’Orsay lui adresse une jolie missive. « Il n’est pas possible d’exiger d’Israël une réponse à une date précise », quant à l’exécution de la CRI. L’ambassade à Tel-Aviv, précise ce courrier du 31 juillet 2006, après deux relances, « n’a pas à ce jour reçu de réponse ».

Légère évolution en 2008, le sieur Kouchner en personne prend sa plume. L’Etat d’Israël a finalement refusé de se prêter au petit jeu de la CRI et a déjà indiqué les raisons pour « lesquelles il ne peut être donné suite à la demande d’entraide ». À savoir, nous glisse Jacques-Marie, que Bakchich a un peu sondé pour connaître le très fin mot de l’histoire, « ils ont donné en gros 4 raisons dans un petit courrier. D’abord qu’ils avaient égaré l’enquête militaire qu’ils avaient effectuée ; puis que de toute façon cela relevait du secret défense, même s’ils étaient sûrs que la balle venait des palestiniens. Bref ils s’en foutent ». Ronchon le Jacques-Marie…

Et aux dires du bel et bon maître du Quai d’Orsay, notre collaborateur n’a pas fini de se renfrogner. Outre la convention européenne, la France et Israël sont liés par une convention bilatérale d’entraide judiciaire signée le 12 novembre 1958. Un lien un peu distendu. « Il est possible à l’Etat de refuser une demande d’entraide », embraye Nanar Kouchner. « Dans ces conditions, il ne peut être envisagé un recours (…) devant une quelconque instance ». En revanche, bien entendu, Jacques-Marie peut introduire une requête devant la justice israélienne, ce qu’il n’a pas manqué de faire, l’entêté ! Sa demande attend le bon vouloir de la cour suprême, qui n’a pas encore jugé le dossier prioritaire. Bégueule la justice israélienne ?

Au moins, l’Union Européenne, que présidera la France au 1er juillet, ne s’arrête pas aux remontrances d’un « vieux con ». Un partenariat renforcé doit être conclu, comme l’a dévoilé le Monde dans son édition du 16 juin, avec tout un volet « Justice »… Vu la bonne volonté affichée, il serait dommage de se priver.

Mais mieux vaudra toujours choisir la balle qui nous inflige une blessure.

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