Le-prof-qui-a-peur : shooté aux anxiolytiques, il a depuis longtemps perdu le sommeil. Le teint blafard, il tremble de tous ses membres sur le chemin du collège, baisse les yeux quand les gamins l’insultent, courbe le dos sous les jets de caillasse et n’oublie jamais de fermer la porte de sa classe à double tour. C’est la coqueluche des médias, victime héroïque de la violence scolaire, que le journaliste pressé traque devant les bahuts pour abreuver un public assoiffé de récits chocs sur la terrible réalité des cités.
Il faut dire que le-prof-qui-a-peur est souvent une prof, créature sensible et sans défense face aux hordes de brutes illettrées échouées sur les bancs des lycées de banlieue. Arborant une jupe en étendard, elle doit se munir d’un flingue – et pallier ainsi l’absence de pénis sans lequel il n’y a pas d’ordre possible – pour obtenir des élèves réfractaires qu’ils ânonnent, sous menace de mort, le joli nom de Jean-Baptiste Poquelin.
Le salaire de la peur
Il y aurait de la violence dans les quartiers où la vie est difficile ? Eh oui, n’en déplaise aux statisticiens du Ministère de l’Intérieur. Faut-il s’étonner que ceux qui sont les éternels perdants d’un système social de plus en plus dur avec les faibles, les inculpés parfaits au bénéfice d’une caste privilégiée qui les juge responsables de leurs échecs, les citoyens de seconde zone aux papiers d’identité toujours douteux et sans cesse contrôlés, réagissent par des accès de rage contre tout ce qui, à leurs yeux, représente l’oppresseur ? L’agent de Pôle Emplois dépassé par le flot grandissant de chômeurs n’éprouve-t-il pas une peur certaine devant la colère de ceux dont le dossier d’indemnisation stagne en bas de la pile ? L’agent de la CAF se sent-il en sécurité devant la foule furieuse de ceux qui ont vu leurs allocations suspendues parce qu’ils n’ont pas fourni un document que l’administration n’a pas songé à leur demander ? L’infirmier, le médecin urgentiste, ne subissent-ils pas un stress permanent, entassant comme ils peuvent les patients, qui n’ont jamais si bien porté leur nom, dans les couloirs déjà pleins de l’hôpital ?
L’ajournée de la juppe
Le prof n’a pas plus peur que les autres travailleurs qui, sur le terrain, s’efforcent tant bien que mal d’amoindrir les effets désastreux d’une politique économique et sociale injuste. Les bataillons de vigiles, les batteries de caméras de surveillance n’arrangeront rien. A traiter le symptôme plutôt que la maladie, le malade finit toujours par crever.
Devant la destruction planifiée de l’Education Nationale, les profs clament leur colère. L’école publique est le bien de chacun d’entre nous, que ce gouvernement nous dérobe sous notre nez, enfumant l’opinion à coups de com, dissimulant des économies budgétaires sous le masque de réformes qui ne feront qu’aggraver les insuffisances auxquelles elles sont censées remédier, favorisant le privé, réservé à quelques uns, au dépend de l’éducation de qualité pour tous. Les images d’Epinal séduisent les naïfs par leurs couleurs criardes. Après le prof-qui-fout-rien et le prof-toujours-en-grève, le prof-qui-a-peur aura la vie longue, si nous ne rompons pas enfin avec le simplisme.
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