A l'orée d'une année électorale, la vénérable institution sportive où trempent de nombreux champions olympiques, passe en conseil de discipline les opposants à la direction. Récit de crise.
Propice aux coups de froid, le traditionnel bain de mer de début d'année s'accompagne en 2014 de remous auquel le Cercle des nageurs de Marseille (CNM) et ses sociétaires ne sont guère accoutumés. Ce début de semaine, sept de ses membres sont convoqués en conseil de discipline pour répondre de « troubles et d'agitation (…) de nature à perturber la vie du club » que leur comportement a provoqué. Chahut autour des bassins? Blague potache pendant un entraînement de Water Polo ou de natation, les deux fleurons sportifs du Club. Du tout.
Le profil des accusés n'a rien du jocrisse ou du sauvageon dans un établissement qui en compte fort peu.
Au bord du bassin,
les intrigues de la haute
Haut lieu de la bourgeoisie marseillaise, l'association nichée tout au bout de la hanse de Catalans brasse, depuis sa fondation en 1921, tout ce que la plus vieille ville de France compte d'influents. Hommes politiques de droite comme de gauche, entrepreneurs prospères, héritiers des vieilles familles, plumes de presse et grands médecins, hauts flics, avocats renommés et magistrats bien implantés. 1250 euros de cotisation annuelle, après s'être acquitté de droits d'admission de 1600 euros, cooptation et parrainage des membres, les quelques 4000 adhérents ont du montrer patte blanche et poches pleines, parfois durant des générations pour pénétrer à l'extrémité du boulevard Charles Livon. Et embrasser la vue majestueuse qu'offre le Cercle. Son horizon s'appelle Méditerranée. Au loin, les îles du Frioul, tout proche le Château d'If et, au sud, la Porte des Colonies. Un panorama qui invite à la quiétude plus qu'à l'effort. Avec une telle faune, rares sont les coups d'éclats qui agitent l'institution. Seul évènement notable des dernières années, l'algarade narré par Bakchich entre Alexandre Guérini, frère du président du conseil général Jean-Noël, en proie à la justice et Renaud Muselier, cacique de l'UMP soupçonné par Alexandre de l'avoir balancé aux juges.
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Des trous dans le bassin
Depuis rien, si ce n'est l'arrivée dans les bassins marseillais de la famille Manaudou et la célébration des moissons de médailles olympiques et titres glanés par les nageurs des JO de Londres, aux championnats du monde, ou d'Europe. Le tout pour la plus grande joie du président, le vénérable Paul Leccia, aux commandes depuis 24 ans.
«C'est la troisième fois que des procédures disciplinaires sont engagées sous ma présidence. Et ce n'est pas moi qui en suit à l'origine», précise Leccia à Bakchich, avant de concéder «ne pas s'être opposé» aux convocations. Parties par courrier avant les fêtes, elles visent ses anciens soutiens, devenus de farouches opposants lors des élections de 2012 très tendues.
Tenue sous contrôles d'huissier, le scrutin s'est déroulé dans un climat délétère, encore vicié par la saisie durant l'été des ordinateurs du Cercle sur décision de justice, afin de vérifier la sincérité de l'élection. Réélu in extremis, Leccia n'a pas eu à répondre devant un tribunal des résultats du vote, mais n'a échappé ni aux accusations de fraude, ni à la démission de 6 membres du conseils d'administration, parmi lesquels le secrétaire général Dario Mougel, le vice président Marc Crousillat ou le responsable de la commission des travaux Marc Galli. Inquiets de la santé économique du Cercle dont ils jugent les comptes opaques, intrigués par les perfusions de subventions publiques (20% du Budget de 5 millions d'euros) sans lequel ce club de la haute marseillaise ne pourrait survivre, les démissionnaires se sont constitués en association dès la fin 2012 afin de préparer l'après Leccia. Un site internet a vu le jour, les interrogations des «Amis du Cercle» écrites noire sur blanc avant d'être fermé. Un crime de lèse majesté qui vaut à ses animateurs leur convocation devant le conseil de discipline sitôt 2014 amorcé.

Mèche lente et jeux de pouvoirs
La procédure allume une mèche lente qui risque de courir jusqu'à juin, date des prochaines élections au Cercle. Le siège d'administrateur de Paul Leccia est soumis au renouvellement. «C'est pour cela que les conseils de discipline ont été lancés, pour tuer tout opposition dans l'oeuf, mais cela a plus réveillé ses opposants. Il a fait une erreur», promet un sociétaire influent du CNM. Qui s'attend à des mois agités.
A l'horizon se profilent les municipales de mars. Si officiellement la politique n'a pas sa place au Cercle, Paul Leccia a pris soin de toujours rester proche des décideurs publics, à même d'actionner le robinet à subventions. Que ce soit la famille Guérini, dont il est resté proche, la firme Gaudin, ou même Michel Vauzelle au Conseil Régional, ses appuis ne manquent pas. Un seul homme politique ne semble en odeur sainteté auprès de Leccia : Patrick Mennucci. Le candidat socialiste a ravi en 2008 la mairie du 1er secteur (1er et 7e arrondissement) à son ami intime Jean Roatta.
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Dans un quartier des Catalans si propice aux intrigues qu'Alexandre Dumas en a fait le berceau de son comte de Monte Cristo, les eaux du Cercle n'ont pas fini de s'agiter.